Le Dernier Lapon, Olivier Truc


Je ne sais pas ce qu'il en est pour vous, mais, jusqu'à la lecture du Dernier Lapon d'Olivier Truc, je me figurais la Laponie comme une merveilleuse étendue blanche tout en haut du globe terrestre, uniquement perturbée par des rennes broutant du lichen, attendant sagement que le Père Noël les réquisitionne pour sa prochaine tournée de cadeaux. Bon, et si je suis un poil (de renne) plus réaliste, je m'imagine cette merveilleuse contrée également troublée par de riches touristes de plus en plus nombreux, à la recherche du grand bol d'air, en quête de fabuleuses balades en chiens de traîneaux et de séances saunas bien méritées après des journées à se cailler les rotules dans le grand froid (j'ai pas l'air comme ça, avec mon ton cynique, mais en vrai, j'aimerais bien faire partie de ce troupeau de touristes).

Alors certes, Olivier Truc confirme l'environnement grandiose et magique que peut offrir la Laponie à qui ose s'y aventurer : la toundra qui s'étend à perte de vue, effectivement traversée par des troupeaux de rennes, les aurores boréales qui sabrent les cieux des nuits d'hiver sans fin, les premiers rayons du soleil qui percent les semaines de nuit polaire ... y'a pas à tortiller de la chapka, pour la modique somme de 8,40 euros, vous vous offrirez un superbe voyage septentrional rien qu'en lisant Le Dernier Lapon (et économiserez ainsi un ou deux milliers d'euros par rapport à une réelle virée dans le grand nord).

"Bientôt il devrait ressortir surveiller les rennes. Comme toujours, il ne savait pas combien de temps il lui faudrait partir. Le pâturage dictait sa loi. Le renne suivait. Et le berger suivait le renne. C'était comme ça."

Mais ce qui est drôlement intéressant dans ce roman policier, c'est qu'il repose sur un canevas social et politique que j'ignorais complètement. On le découvre à travers le regard croisé de deux membres de la police des rennes, qui font un peu office de shérifs au pays des éleveurs lapons : Kemet, sami (lapon) d'origine, et Nina, nouvelle recrue venue du sud maritime de la Norvège, qui connaît la culture lapone à peu près autant que moi la cuisine moléculaire (peu, donc).

"Le monde des Sami était très cloisonné. Les éleveurs à part, et plutôt sur le haut du panier. L'aristocratie. Les grandes familles, les propriétaires, ceux qui faisaient la pluie et le beau temps, qui pouvaient imposer leur nombre de rennes à l'Office de gestion sans crainte de représailles ou presque. Venaient ensuite les jeunes qui avaient choisi la voie des études. Ceux-là étaient plus rares, et le phénomène était récent. Mais on commençait à voir quelques juristes et médecins sami. Et puis venaient les bataillons d'anonymes. Qui ne savaient plus très bien s'ils étaient sami ou suédois ou norvégiens ou finlandais. Tout en bas tentaient de survivre ceux que le monde de l'élevage avait rejetés. Les déchus. Les parias. Les ratés."

Pas simple de vivre ensemble sur un territoire qui s'étend sur plusieurs pays, dans lequel cohabitent Samis aux croyances ancestrales et fervents Laestadiens (adeptes d'un mouvement religieux conservateur luthérien), éleveurs de rennes accros aux nouvelles technologies et amoureux des vieilles traditions, prospecteurs européens à la recherche de précieux minerais et défenseurs de la beauté des 100 300 kilomètres carrés lapons.

"Aujourd'hui encore, beaucoup de gens tentent toujours de nous rabaisser. Je ne sais pas pourquoi ça doit être comme ça, pourquoi ça doit être si dur de vivre ensemble alors qu'il y a tellement de place sur le vidda. Mais c'est ainsi. Je prie notre Seigneur tous les jours, mais tous les jours je vois la rancœur, la jalousie, la mesquinerie."

Aussi quand un éleveur de rennes est retrouvé mort les oreilles tranchées (parties sur lesquelles sont traditionnellement marquées les bêtes de la région) peu de temps après le vol d'un tambour de chaman, et ce, à quelques semaines d'une réunion de l'ONU consacrée aux peuples autochtones, c'est la panique. Kemet et Nina devront mener une enquête palpitante, qui s'intensifiera autant que croissent les minutes et les heures d'ensoleillement par jour.

Seul petite ombre à ce magnifique tableau : une fin qui laisse quelque peu sur sa faim. Mais rien de grave face au génie d'Olivier Truc qui entrelace avec brio polar et polaire. Et ce n'est l'attribution des prix "Quais du polar 2013" et "Mystère de la critique 2013" qui me contrediront !

Et pour rester dans la même ambiance, ou presque... (Cliquez donc !)

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