Beloved, Toni Morrison


Quand j'étais au lycée, une prof d'anglais dont la particularité était d'avoir toujours du rouge à lèvres sur les dents (ça marque - je veux dire, autant le rouge à lèvre sur les dents de cette prof que cette image dans mon esprit) avait eu la bonne idée de nous faire étudier le roman Sula. Ce fut ma première rencontre avec la plume incisive de Toni Morrison. Dix ans après, j'ai revu cette prof - qui avait toujours du rouge à lèvres sur ses dents - et j'ai lu Beloved qui figurait depuis quelques temps dans ma liste de livres à lire.

Bien que je me sente toute petite face à la puissance et à l'intensité de ce roman, j'ai bien envie d'essayer de mettre des mots sur mon ressenti pour vous convaincre de le lire au moins une fois dans votre vie.

Ce que j'aime beaucoup dans les livres de Toni Morrison, lauréate du prix Nobel de littérature en 1993, c'est qu'elle vous installe très rapidement dans une histoire dont vous avez envie de palper les moindres contours au fur et à mesure des pages tournées. Avec toujours un point de départ que vous sentez bouillonnant, comme un œuf qu'on laisserait cuire trop longtemps dans l'eau et dont la coquille serait sur le point d'éclater pour révéler des filaments de matière échappant à tout cadre préétabli. L'atmosphère de départ de Beloved est un concentré de tensions saisissantes : Cincinnati dans l'Ohio à la fin du XIXème siècle, une maison hantée par le fantôme d'un bébé égorgé, et habitée par une jeune fille, Denver, et sa mère, Sethe, grevée de souvenirs violents de son ancienne vie d'esclave. Survient un jour une jeune femme nommée Beloved, qui bousculera leur vie. Face à des hommes qui se révèlent être finalement les véritables fantômes de cette histoire, car toujours de passage, trois générations de femmes tentent de s'enraciner dans une nouvelle vie d'affranchies, en luttant pour refouler un passé d'esclavage, sans pouvoir pour autant rêver d'un futur.

"La vie quotidienne accaparait tout ce qu'elle avait de forces. L'avenir se limitait au coucher du soleil ; le passé était quelque chose à laisser derrière soi. Et s'il refusait de rester sur les arrières, eh bien, il fallait peut-être le piétiner. Vie d'esclave, vie d'affranchi - chaque jour était une affliction et une épreuve. On ne pouvait compter sur rien dans un monde où même quand vous étiez une solution, vous n'en demeuriez pas moins un problème."

La beauté de Beloved réside dans le talent de Toni Morrison pour conjuguer la poésie d'un surnaturel nébuleux avec la rugosité du réel, à laisser en cadeau au lecteur des silences à interpréter et des morceaux d'histoire et d'Histoire à assembler. Limbes du passé, poids de la communauté, trop-plein d'amour à en mourir, secrets exhumés, cynisme des mots (à l'image du "Bon Abri", nom de la plantation dans laquelle Sethe était esclave), racisme ultra-violent et frontières de l'(in)humanité ... tout fragment de ce roman contribue à produire une gigantesque claque littéraire que je ne suis pas prête d'oublier.

Et si tout ceci ne réussissait pas à vous convaincre de l'entamer, sachez que Beloved a été couronné du prix Pulitzer en 1988, et qu'il est classé dans la liste des 100 meilleurs livres de tous les temps. Rien que ça.

Et pour rester dans la même ambiance, ou presque... (Cliquez donc !)

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