Les Furies, Lauren Groff


"Elle était tellement lasse de cette façon conventionnelle de raconter des histoires, ces schémas narratifs éculés, ces intrigues touffues sans surprise, ces gros romans sociaux. Il lui fallait quelque chose de plus désordonné, de plus affûté, comme une bombe qui explose."

A l'image de cet extrait, j'étais un peu dans un état d'esprit de lassitude avant d'attaquer ce roman ; en tout cas, j'avais envie d'une lecture fulminante, tranchante, un truc qui m'embarque et me désaxe. Et bingo, j'ai trouvé et savouré cette "bombe qui explose" : Les Furies de Lauren Groff, oeuvre pour laquelle j'ai eu un énorme coup de cœur.

Je ne sais pas ce qu'il en est pour vous, mais, en ce qui me concerne, il suffit parfois d'un petit mot de mon libraire posé sur un livre pour provoquer un déclic. En l'occurrence, le commentaire qui ornait Les Furies chez mon libraire était le suivant : "Le livre préféré de Barack Obama en 2015". Et effectivement, après vérification, Mister ex-President avait confié au magazine People que ce livre était le meilleur qu'il ait lu cette année-là. Un argument de vente qui a tout a fait fonctionné sur moi, surtout après avoir lu son interview et celle de Toni Morisson dans la revue America (que je vous recommande chaudement). Et je ne regrette absolument pas d'avoir succombé à cet "attrape-lecteur"!

"La ville elle-même ressemblait à un buffet auquel il pouvait goûter ; les brillantes années 1990 commençaient ; les filles se mettaient des paillettes sur les joues ; dans les vêtements scintillaient des fils d'argent ; partout des promesses de sexe, de richesse. Lotto avalerait tout. Partout, la beauté, l'abondance. Il était Lancelot Satterwhite. Un soleil rayonnait en lui."

Lancelot Satterwhite, dit Lotto, est le fils d'une sirène et d'un directeur d'une usine d'embouteillage d'eau minérale. A la mort de ce dernier, il est arraché à sa Floride natale ruisselante de soleil, et plongé dans les brumes d'un pensionnat du New Hampshire. Dévoré autant par ses pulsions sexuelles que par sa mélancolie, la découverte d'une passion pour le théâtre amenuise sa peine, tout comme le coup de foudre pour Mathilde qui le frappe quelques années après lors d'une soirée étudiante. Cinq semaines plus tard, le couple décide de se marier, contre l'avis de la mère du jeune homme. L'auteur fait alors défiler la vie du couple à des vitesses différentes, au gré des pièces de théâtre écrites par Lotto et à travers son regard : des arrêts sur image, des flashbacks, quelques ralentis, mais aussi des accélérations soudaines. Le temps coule comme du goudron et ensevelit la jeunesse du couple, dont la longévité - en raison de leur mariage rapide - sera au centre de paris que font leurs amis, et de ce fait au cœur des interrogations du lecteur.

A ce stade là, vous pouvez me dire "Ok, donc un énième roman sur les notions d'amour et de mariage à travers l'histoire d'un couple sur des décennies ?". Et moi, je me dois de vous répondre : "Certes, mais un roman d'une puissance spectaculaire".

Car l'idée de génie de Lauren Groff est d'avoir scinder ce roman en deux parties (d'ailleurs, je regrette que la traduction complète du titre original du livre, "Fates and Furies" , n'ait pas été retenue ; je ne comprends guère ce choix de ne conserver qu'un des deux éléments (Les Furies) alors qu'ils sont tous les deux indispensables). La première partie correspond à l'histoire que je viens de vous résumer, racontée du point de vue de Monsieur (Lotto). Puis, une rupture narrative vient vous couper le souffle et là, l'histoire est reprise mais du point de vue de Madame (Mathilde). On découvre alors une foule de non-dits, de douleurs cachées à l'autre, mais également de lourds secrets.

"De grands pans de sa vie restaient inconnus de son mari. Ce qu'elle taisait était contrebalancé avec justesse par ce qu'elle racontait. Toutefois, il y a des non-vérités fondées sur des mots et d'autres sur des silences, et si Mathilde avait menti à Lotto, c'était toujours par omission."

Lauren Groff réussit à étoffer l'intrigue tout en la revisitant. On se retrouve alors face à de nombreuses questions dévorantes : que sait-on, que comprend-on de l'autre ? Que peut-on en saisir ? Qu'attend-on de lui ? Oeuvre tourmentée, Les Furies fait vibrer autant le cœur que la tête. Un précieux ébranlement littéraire qu'on aimerait ressentir plus souvent. Merci Barack !

"Tragédie, comédie. Tout est question de point de vue."

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