Ces rêves qu'on piétine - Sébastien Spitzer


"Je sais seulement que cette civilisation que tes amis honorent a atteint des degrés de sophistication funeste inouïs. C'est sans doute le propre des grandes civilisations que d'atteindre des sommets dans l'art de faire mal. En Egypte, Pharaon n'a-t-il pas ordonné le massacre de tous les nouveaux-nés ? Dans la sublime Babylone, le roi n'a-t-il pas fait détruire le temple de Salomon ? l'Empire mongol de Gengis Khan, la Rome des gladiateurs, l'Empire des tsars ont fait mourir des milliers d'innocents au nom d'une morale ou d'un impératif qui s'est perdu dans les limbes de l'histoire. Toi et moi, nous avons vu des bûchers se dresser pour y jeter ces auteurs que nous aimions tant. Pourquoi ?"

J'avoue, j'ai un peu rechigné du genou avant de commencer cette lecture chaudement recommandée par une amie (qui avait déjà eu le bon goût de me conseiller le roman Plonger, de Christophe Ono-dit-Biot). La faute à une sensation d'overdose d'histoires en lien avec la seconde guerre mondiale, avec l'impression parallèle de passer à côté de beaucoup d'autres œuvres sur des périodes ou des pays moins connus mais qui valent tout autant le détour.

Je suis fort heureuse d'avoir mis fin à cette procrastination et cette lassitude littéraires, car ce premier roman de Sébastien Spitzer a su me happer par sa construction narrative adroite et des choix de points de vue originaux. Il faut dire que, soit par l'effet du hasard, soit parce que nos librairies et nos bibliothèques en sont de plus en plus fournies, je multiplie les lectures qui me glissent dans l'effrayante intimité des bourreaux nazis (cf. - attention, placement de produit - ma chronique sur La Disparition de Josef Mengele).

Ces rêves qu'on piétine trace les derniers jours de Magda Goebbels, femme du bras droit d'Hitler, alors qu'elle s'est terrée dans un bunker à Berlin avec les proches du fürher. Tout comme ce dernier est nommé simplement Adolf tout au long du roman, l'intimité de la première dame du troisième Reich est dépiautée et révèle sa fascination pour le nazisme alors qu'elle a été paradoxalement élevée par un beau-père juif. Finis donc les portraits froids et factuels des méchants de l'Histoire : la chair et l'âme semblent encore vivantes - quoique glaçantes - à travers le vocabulaire riche mais accessible utilisé par l'auteur.

Cet épisode biographique est d'autant plus saisissant qu'il est dépeint en contraste avec une autre histoire, celle des rescapés du massacre de la grange de Gardegalen, dans laquelle les troupes SS ont rassemblé pour les brûler un millier de personnes évacuées des camps de concentration. Des fragments de leur vie nous sont révélés à travers le cheminement d'un rouleau de cuir qui passe de main en main, contenant des lettres, notamment celles d'un certain Richard Friedländer - le beau-père de Magda...

Le devoir de mémoire est donc loin d'être terminé, et on en redemande encore quand il est facilité par des œuvres telles que Ces rêves qu'on piétine, excellent premier roman qui noue habilement des destins singuliers dans l'atmosphère particulière de la fin de la seconde guerre mondiale.

Et pour rester dans la même ambiance, ou presque... (Cliquez donc !)

#Premierroman

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