Dans la forêt - Jean Hegland


"C’est étrange, d’écrire ces premiers mots, comme si je me penchais par-dessus le silence moisi d’un puits, et que je voyais mon visage apparaître à la surface de l’eau – tout petit et se présentant sous un angle si inhabituel que je suis surprise de constater qu’il s’agit de mon reflet. Après tout ce temps, un stylo a quelque chose de raide et d’encombrant dans ma main. Et je dois avouer que ce cahier, avec ces pages blanches pareilles à une immense étendue vierge, m’apparaît presque plus comme une menace que comme un cadeau – car que pourrais-je y relater dont le souvenir ne sera pas douloureux ?"

Nom d'un séquoia millénaire, quelle claque que ce roman ! Lorsque je vous ai fait part de cette nouvelle lecture sur les réseaux sociaux, vous avez été nombreux·ses à réagir. Et je comprends désormais pourquoi ! Si cette lecture divise, on peut toutefois s'accorder à dire qu'elle ne peut laisser indifférent.

Dans la lignée des grands romans d'anticipation post-apocalyptiques, Dans la forêt raconte l'histoire de deux sœurs âgées de dix-sept et dix-huit ans, Nell et Eva, qui se retrouvent contraintes de survivre à l'effondrement de la civilisation dans la maison de leurs parents décédés, au beau milieu des bois. A l'aube de leur vie, ces deux jeunes femmes voient leurs rêves contrariés. L'une se retrouve obligée de danser au seul son du métronome pour préparer son admission à la San Francisco Ballet School, car il n'y a plus d'électricité pour diffuser de la musique ; l'autre s'attaque à la lecture de l'encyclopédie, après avoir lu deux fois tous les livres de la maison, dans le but d'intégrer la prestigieuse université d'Harvard.

Le temps est ainsi suspendu, une certaine torpeur s'installe, délicieusement contradictoire par rapport à la frénésie avec laquelle on souhaite tourner les pages. La forêt se fait tantôt enveloppante, tantôt inquiétante, ouvrant la voie à une fable écologique marquante sans faux-pas moralisateur.

"Nous sommes cernées par la violence, par la colère et le danger, aussi sûrement que nous sommes entourées par la forêt."

En affrontant le manque et la solitude, Nell et Eva nous invitent à ausculter les sentiments si particuliers qui unissent deux sœurs : l'admiration, la jalousie, la tendresse, la rivalité, mais aussi et surtout l'amour inconditionnel. Jamais je n'avais lu auparavant un roman réussissant aussi bien à explorer ce type de relation si dure à décrire, si difficile à saisir. Dans une atmosphère calfeutrée et dystopique, Dans la forêt rappelle aussi l'importance du souvenir et fait couler comme une sève indispensable à la vie un merveilleux mantra : notre vie nous appartient.

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Dans la forêt, de Jean Hegland, aux éditions Gallmeister (grand format : 304 pages, 23,5 € : format poche : 380 pages, 9,90 €)

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