Lectures croisées : Qui a tué mon père (Edouard Louis) et La Confusion des peines (Laurence Tardieu)


Dans la lignée de la Lettre au père de Kafka qui m'avait beaucoup marquée, j'ai voulu relire La Confusion des peines, de Laurence Tardieu, et découvrir Qui a tué mon père d'Edouard Louis. Le point commun entre ces livres ? Dans chacune de ces trois œuvres, l'auteur s'adresse à son père et essaye de décrypter leur relation. Comme le dit si bien le personnage de Nell dans le roman dystopique Dans la forêt de Jean Hegland, "essayer de comprendre [ses] parents, c'est comme tenter de voir [ses] propres globes oculaires ou goûter [sa] propre langue".

Dans La Confusion des peines, Laurence Tardieu entreprend un travail d'écriture contre l'avis de son père, condamné dix ans auparavant à de la prison ferme pour corruption. Dans le même temps, elle apprenait que sa mère n'avait plus que quelques mois à vivre. Au sein de l'ouvrage Qui a tué mon père, qui se lit d'une traite, Edouard Louis - dont le premier roman En finir avec Eddy Bellegueule m'avait plutôt rebutée - met en rapport le milieu social, l'histoire politique et la vie de son père.

Ces deux ouvrages partagent des morceaux de vie choisis et des réflexions percutantes sur la difficulté à communiquer avec son père avec qui on devrait pourtant être si proche. Il me paraît intéressant de lire ces témoignages l'un après l'autre, car si les différences de classe sociale sautent aux yeux (une enfance dans le seizième arrondissement de Paris pour Laurence Tardieu ; dans la pauvreté du Nord de la France pour Edouard Louis), les thématiques communes sont saisissantes et particulièrement touchantes. Le poids du silence est ainsi mis en exergue dans les deux récits : le livre devient le remède au dialogue impossible et une main tendue vers le père.

"N'est-ce pas que le silence est plus effrayant que n'importe quel aveu ? On s'y enlise mais on n'en a pas conscience. On se noie sans le savoir. Car il nous enserre, nous pénètre, et on ne le sent pas, on continue à vivre tandis qu'il prend possession de nous, tandis qu'il nous étouffe. Et lorsque soudain on s'en aperçoit, il est trop tard : le silence nous a eu, il a absorbé quelque chose de nous, quelque chose d'intime qui nous appartenait — le silence emporte avec lui une part de nous-même." (La Confusion des peines)

Si les deux auteurs expriment la douleur de la quête presque sans fin de la reconnaissance paternelle, leur introspection les mène aussi à s'émanciper de ce lien familial indéfectible. Et c'est ce décorticage de la construction de soi par rapport à l'autorité parentale qui est particulièrement poignant. On assiste à une mise à nue à laquelle il est difficile de rester indifférent, car on s'est tous penché un jour ou l'autre sur le lien qui nous unit à notre père ou à notre mère. Au final, La Confusion des peines et Qui a tué mon père constituent deux formidables déclarations d'amour qui interrogent la société dans laquelle nous sommes ancrés.

"Il me semble souvent que je t'aime." (Qui a tué mon père)

"Qu'on me permette de croire que ne pas savoir s'aimer, c'est tout de même s'aimer" (La Confusion des peines)

#famille

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