Croire aux fauves - Nastassja Martin


“ Comme aux temps du mythe, c'est l'indistinction qui règne, je suis cette forme incertaine aux traits disparus sous les brèches ouvertes du visage, recouverte d'humeurs et de sang : c'est une naissance, puisque ce n'est manifestement pas une mort.”



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Le voici, le voilà, mon premier coup de cœur de l'année 2020. Croire aux fauves, de Nastassja Martin. 152 pages englouties en moins de 24 heures. Touchée en plein cœur par l'histoire vraie d'une anthropologue mordue au visage par un ours alors qu'elle effectue des recherches ethnographiques au Kamtchatka, une péninsule volcanique à l'est de la Russie. Mais restreindre ce roman à ces seuls faits ne serait pas lui faire honneur.


“ C'est ainsi que, tranquillement mais implacablement, ma mâchoire est devenue le théâtre d'une guerre froide hospitalière franco-russe. ”


Si c'est d'abord ma curiosité qui m'a poussée à lire ce livre (qui ne serait pas intéressé·e par le récit d'un corps-à-corps avec un ours ?), c'est ensuite le besoin de questionner le sens de ce qui nous arrive qui m'a tenue en haleine. Par une écriture vive et tranchante, Nastassja Martin nous emmène très loin, aux frontières entre corps et esprit, entre matière et spiritualité et entre la France et la Russie. Le système de soins russe dans lequel elle atterrit juste après son accident semble tout droit sorti d'une autre époque, voire d'une autre planète. Mais il se révèle beaucoup moins violent que l'attitude du personnel hospitalier de la Salpêtrière à Paris (la description du premier entretien avec la psychologue est une vraie claque !). L'autrice bouscule le regard que nous pouvons porter sur les normes et les valeurs d'un groupe social, et ce coup de fouet fait du bien. De même que ses réflexions sur le corps médical. Le cœur battant, on suit son choix de la vie, son envie, son besoin de faire confiance pour (se) réparer, (se) reconstruire... et sa confrontation à une mise à distance, une absence de lien – oserais-je dire d'humanité ? – avec celles et ceux qui sont censés "prendre soin". J'ai rarement eu entre les mains un livre qui incarne et interroge aussi bien le mot "cicatriser".


“ Il faut cicatriser. Clore, c'est accepter que tout ce qui a été déposé en moi en fait désormais partie, mais que dorénavant on n'entre plus. ”


Cette introspection fascine grâce à l'honnêteté intellectuelle dont Nastassja Martin fait preuve, sans pudeur, à se demander si elle oubliait qu'un jour elle serait lue lorsqu'elle écrivait ces lignes. Même les quelques références techniques anthropologiques qui m'échappaient ne m'ont pas empêchée d'être complètement happée par son récit. Ses références à la mythologie, ses réflexions sur la symbolique et sur les limites du besoin d'interprétation m'ont captivée, tout comme son expérience chez les Evènes, peuple nomade du Nord-Est de la Sibérie. Sans compter que ce roman a renforcé mon attirance pour les récits ancrés dans des territoires froids où se mélangent peur et fascination. Alaska, Islande, Laponie... comme une boussole, je suis irrémédiablement aimantée vers le Nord !


“ Mon corps est devenu un territoire où des chirurgiennes occidentales dialoguent avec des ours sibériens. Ou plutôt, tentent d'établir un dialogue. Les relations qui se tissent au sein de ce petit pays qu'est devenu mon corps sont fragiles, délicates ”


Bref, si vous avez des envies de bout du monde tout comme un besoin d'ausculter votre humanité intérieure, laissez-vous tenter par la puissance de Croire aux fauves !

Croire aux fauves, de Nastassja Martin, aux éditions Gallimard, collection Verticales (152 pages, 12,50 €)

Merci à Clémence de la librairie Le Grenier d'abondance pour cet excellent conseil !

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