L'été des charognes - Simon Johannin


“ A force d'entasser les animaux morts ça avait formé le talus où nous on allait tout le temps jouer. Au fond depuis toujours on marchait avec les charognes. Elles étaient partout. Sous la tôle, dans les vieux frigos cassés au bord du chemin et dans la terre. ”



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Il y a tellement d'aspects de ce livre qui auraient dû me conduire à l’écœurement. Le style parlé, avec une ponctuation aléatoire qui m'avait déjà gênée dans le Manuel de survie à l'usage des jeunes filles. L'environnement violent et crasseux dans lequel évolue le narrateur, un gosse de la campagne entouré d'adultes bourrus, racistes et alcooliques. Les scènes de boucheries qui m'ont retourné l'estomac plus d'une fois (âmes sensibles, s'abstenir, à moins que vous ne vouliez apprendre à dépecer un cochon, tuer un agneau ou encore plumer une poule). Les accointances de ce roman avec En finir avec Eddy Bellegueule, que je n'avais pas apprécié et auquel je n'ai pas pu m'empêcher de penser. Sûrement à cause de la volonté du personnage principal de fuir un milieu brutal et rustique, transporté par une certaine lucidité sur sa condition sociale.


“ Alors une fois le petit tour des crêtes fait, il nous reste plus rien. Que les cris et les vilaines odeurs des saletés d'animaux, et les rythmes qui cassent les reins à tout le monde. Il nous reste les mains et le tour des yeux de ceux qui travaillent.

Et ils travaillent nos travailleurs [...] Ils ont les pieds enfoncés dans les nuits qu'ils passent à tirer sur les pis, à gueuler sur les chiens, le ciel ou sur leurs femmes ou leurs hommes.

Ils en laissent partout des morceaux de vie le long des mangeoires et près des portes. Partout des éclats d'existence le long du chemin de terre et même en bas de la petite décharge ou sur le pare-brise du camion frigo qu'on loue pour livrer la viande. Elle est là la vie, collée au reste et un peu terne, pas très belle comme tout le monde. ”



Et pourtant, il s'échappe une certaine grâce des pages de L'été des charognes. La plume de Simon Johannin m'a hypnotisée sans que je réussisse à mettre précisément le doigt sur ce qui m'a touchée. Le rapport cru et direct à la terre, à la matière ? La place rare accordée aux odeurs, surtout les mauvaises ? La sensibilité du narrateur cachée sous des couches de grossièreté, qu'on épluche au fil des pages ? Sa naïveté qui s'estompe devant le sordide ? Je pensais avoir affaire à un gamin un peu bête, sans être profondément méchant, et je découvre finalement un personnage plus complexe qui, en quête de l'adulte qu'il deviendra, m'a emportée dans un rapport au monde captivant bien que suscitant le malaise.



“ C'était tout ce qu'on était, des brindilles. On brûlait si fort d'un feu qui ne réchauffait personne et qui se consumait dans l'air humide de cet endroit sans but. ”


Le roman finit comme un cauchemar dans lequel on ne comprend pas tout mais on ressent beaucoup, pour finir embourbé dans une noirceur déboussolante, digne de la chute d'Alice dans le terrier du lapin blanc...


Vous l'aurez compris, il me serait difficile de recommander ce livre mais je ne l'oublierai pas de sitôt. Si vous cherchez à sortir de votre zone de confort de manière radicale, voilà bien un livre dont vous ne ressortirez pas indemne...

L'été des charognes, de Simon Johannin, aux éditions Points (168 pages, 6,10 €)

Merci aux éditions Points pour l'envoi du livre dans le cadre du prix du meilleur roman 2020 des éditions Points !

Mon avis sur les autres candidats au prix du meilleur roman 2020 des éditions Points :

  1. Roissy, de Tiffany Tavernier

  2. Les Enfants de cœur, de Heither O'Neill

  3. Manuel de survie à l'usage des jeunes filles, de Mick Kitson

  4. Désintégration, d'Emmanuelle Richard

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