Le Monstre de la mémoire - Yishaï Sarid


“ "C'est quoi, ton travail, papa ?" Heureusement que ma femme a répondu à ma place, "ton papa raconte aux gens ce qui s'est passé". Ido a ouvert de grands yeux inquiets, "qu'est-ce qui s'est passé ?". Alors je lui ai expliqué qu'avant, il y avait un monstre qui tuait les gens. "Et tu te bats contre lui ?" s'est-il enthousiasmé. Je lui ai dit que non, qu'il était déjà mort. Et pour que les choses soient bien claires, j'ai ajouté, "c'est un monstre qui vit dans la mémoire". ”


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Ma Super Libraire a encore fait mouche. Pourtant, je suis de plus en plus réfractaire à l'idée d'insérer des livres sur la Shoah dans ma pile à lire*. Parce que j'ai l'impression qu'ils prennent la place d'autres ouvrages sur des périodes de l'Histoire que je ne connais pas encore. Parce que j'ai parfois cette sensation d'arriver à saturation sur ce sujet. Parce que j'ai cette vilaine intuition d'avoir accompli mon devoir de mémoire en m'étant penchée de multiples fois sur cette abomination. Néanmoins, toutes ces réserves ont été balayées par la confiance aveugle que j'ai envers ma Super Libraire : lorsqu'elle me recommande un livre, je ne chipote pas. Et, à mon tour, je vous conseille de ne pas hésiter à lire Le Monstre de la mémoire de Yishaï Sarid.


Ce roman se présente sous la forme d'une longue lettre écrite par un historien israélien, adressée au président de Yad Vashem (l'Institut national pour la mémoire de la Shoah ; une petite note de l'éditeur ou du traducteur pour le préciser en début d'ouvrage aurait d'ailleurs été la bienvenue). Spécialiste de la Shoah, il lui confie ses pensées concernant son expérience de guide des camps de la mort en Pologne. Rongé par sa rigueur scientifique, il souligne la complexité de la transmission notamment vis-à-vis des groupes scolaires qu'il accompagne lors de ces "voyages de la mémoire". Entre message historique et visée pédagogique, entre besoin de savoir et curiosité malsaine, le narrateur met en lumière la difficulté à positionner le curseur du devoir de mémoire.


“ Si je n'ai pas tenu compte de votre avertissement sur les dangers psychiques auxquels je m'exposais, c'est parce que je suis quelqu'un de très équilibré et je pensais être immunisé contre ce genre d'atteintes. Je me suis jeté dans l'arène à corps perdu, avec la fougue d'un jeune taureau. J'ai immédiatement commencé à encadrer des groupes dans le musée, les salles d'études, le long de l'allée des Justes, j'ai déversé sur notre jeunesse une partie du savoir que j'avais emmagasiné et je l'ai fait avec talent. ”


Le recul et les interrogations sur l'impact de la Shoah qu'engendre la lecture de ce livre sont exceptionnelles. Sans déformer l'Histoire, sans édulcorer l'horreur, sans magnifier la douleur, Le Monstre de la mémoire est d'une pertinence telle qu'on oublie parfois qu'il s'agit d'une fiction. En analysant toutes les réactions mêmes les plus inavouables face à cet épisode historique extrêmement sombre, l'auteur s'engouffre avec talent dans les subtilités et les ambivalences de la Shoah pour décortiquer le meilleur comme le pire de l'humanité, que ce soit au siècle dernier ou de nos jours. Une leçon artistique d'humilité comme Jean-Jacques Goldman a pu nous l'offrir avec sa chanson "Né en 17 à Leidenstadt".


Grâce à une superbe plume, aussi précise que limpide, Yishaï Sarid livre une puissante réflexion sur le devoir de mémoire et les rapports de force. Merci à ma Super Libraire pour cette magnifique découverte.


* C'était déjà le cas avec Ces rêves qu'on piétine de Sébastien Spitzer

Le Monstre de la mémoire, de Yishaï Sarid, aux éditions Actes Sud (160 pages, 18,50 €)

Merci à la librairie Le Grenier d'abondance pour ce conseil !

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