Les Enténébrés


“ La maladie mentale est une blessure abominable. Mais la souffrance causée par les préjugés liés à la maladie mentale en est une autre. On ne dit pas d'une personne qui a un diabète ou un cancer que c'est sa faute. Mais on le pense d'une personne schizophrène ou dépressive. On classe, on trie, on étiquette, comme on le fait avec des cadavres à la morgue. ”



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Il y a tant à dire sur ce septième candidat au prix du meilleur roman 2020 des éditions Points. Pourtant, les mots pour vous le décrire ne me viennent pas aisément. Les Enténébrés, de Sarah Chiche, est un roman dense, à la structure confuse, avec des modes de narration et des histoires entremêlés. Leurs nœuds sont parfois difficiles à digérer mais la plume qui les forme est perçante, fascinante et déroutante.


Tout comme pour son concurrent, Désintégration, d'Emmanuelle Richard, j'ai parfois lutté pour ne pas abandonner ce livre qui aurait gagné à être dépouillé de son premier tiers. Au départ, l'aspect "fourre-tout" pessimiste m'a rebutée : des attentats terroristes à la jungle de Calais, des fusillades américaines au réchauffement climatique, tous les malheurs du monde semblent avoir été convoqués pour nous écraser dans une atmosphère apocalyptique. Ils noient le triangle amoureux qui constitue la colonne vertébrale de l'intrigue et qui sert à peindre une malédiction familiale sur quatre générations.


Mais à la différence de Désintégration, il y avait toujours un petit je-ne-sais-quoi dans ce roman qui me retenait, des percées de lumière qui m'invitaient à la patience et à la dégustation d'un style littéraire très particulier. Cette lecture présente également l'intérêt de lever le voile sur un pan historique que personnellement j'ignorais : l'opération Aktion T4, soit l'extermination par les nazis de malades mentaux pour expérimenter la solution finale.


“ Quand ils ont mis un terme à l'Aktion T4, en 1941, 70 273 malades avaient déjà été exterminés. Et cette campagne d'extermination a préfiguré vous savez quoi. ”


Par le décorticage d'un passé familial marqué par les troubles psychiatriques, Sarah Chiche nous emmène dans les coulisses d'un mal qu'elle ne nomme que peu de fois : la dépression. J'ai eu du mal à saisir si l'autrice tentait de tirer ou de nous donner une leçon sur la répétition des schémas familiaux ou sur l'extra-conjugalité, le cocktail maladies mentales/sexualité exacerbée étant parfois un peu trop explosif pour moi. Mais peu importe finalement, je me suis laissée emporter par ce tourbillon psychologique. Sarah Chiche nous place dans l’œil du cyclone en faisant virevolter autour de nous moult fragments de récits. Un gouffre vertigineux sur le Mal et sur l'angoisse de vivre dont il est difficile de ressortir indifférent.


“ Qui de nous, avait-il dit, qui de nous n'a pas été atteint par la tristesse, la perte du goût de vivre pendant quelque temps ? C'est une idée folle de penser que les mères n'ont pas des périodes de dépression comme nous en avons tous. Heureusement, on en guérit. ”

Les Enténébrés, de Sarah Chiche, aux éditions Points (408 pages, 8 €)

Merci aux éditions Points pour l'envoi du livre dans le cadre du prix du meilleur roman 2020 des éditions Points !

Mon avis sur les autres candidats au prix du meilleur roman 2020 des éditions Points :

  1. Roissy, de Tiffany Tavernier

  2. Les Enfants de cœur, de Heither O'Neill

  3. Manuel de survie à l'usage des jeunes filles, de Mick Kitson

  4. Désintégration, d'Emmanuelle Richard

  5. L’Été des charognes, de Simon Johannin

  6. Midi, de Cloé Korman

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