Washington Black - Esi Edugyan


“ Nous vivions dans le sang depuis des années, toute mon existence. Mais quelque chose ce soir-là – la beauté éclatante de la maison du maître, le raffinement, l'élégance désinvolte – me faisait éprouver un profond sentiment de détresse. Ce n'était pas seulement la mutilation de William ce jour-là, de savoir que sa tête, en ce moment, fixait les champs dans l'obscurité. Ce que je ressentais à cet instant, même si à l'époque je n'avais pas les mots pour le dire, c'était la cruelle injustice de tout cela.


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Vous est-il déjà arrivé de changer plusieurs fois d'avis à propos d'un livre au cours de sa lecture ? Si je vous parle de ces fluctuations d'impressions , c'est parce que ma lecture du roman Washington Black, d'Esi Edugyan, a été semblable à une navigation en mer agitée : des moments incroyables en haut de la vague, qui faisaient palpiter mon petit cœur, ont côtoyé d'autres passages creux qui m'ont parfois donné envie de lâchement quitter cette aventure. Une lecture en dents de scie qui ne me permet malheureusement pas de vous recommander chaudement ce roman pourtant très prometteur et qui, me semble-t-il, pourrait vraisemblablement plaire à beaucoup.


Washington Black raconte la vie fictive d'un esclave qui s'échappe d'une plantation de la Barbade en 1830 d'une manière peu commune (je n'en dirai pas plus pour ne rien divulgâcher !). Avide de science, doté d'un talent pour le dessin, mais accusé à tort d'un crime, le jeune Wash parcourt les quatre coins du globe en quête d'une place dans ce vaste monde.


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“ Il n'y avait de place nulle part pour une créature comme moi : un jeune Noir défiguré avec un intérêt pour la science et un talent de peintre, toujours en fuite pour échapper à des ombres.”

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Le point fort de ce livre réside dans ses atours de roman d'aventure : je dirais même qu'il fleure bon Jules Verne ! Dans les airs, en pleine mer, dans les territoires les plus chauds de la planète comme les plus froids, Washington Black nous convie à revisiter les progrès scientifiques et les rêves d'expédition les plus fous du XIXe siècle. Mais c'est également là que le bât blesse : à force de catapulter rapidement le personnage central d'un point à un autre sans que celui-ci ne rencontre presque aucune difficulté (ni financière, ni technique), le récit perd progressivement en crédibilité. Et les thématiques dont j'attendais une force prégnante (la liberté, le racisme) ne sont malheureusement pas assez présentes. Peut-être est-ce parce qu'en matière de fictions sur la fuite d'esclaves, ma bibliothèque mentale est illuminée par Beloved de Toni Morrison et par Underground Railroad de Colson Whitehead ? Par ailleurs, j'ai regretté qu'Esi Edugyan tombe presque dans la caricature concernant ses personnages d'hommes blancs : le méchant qui veut capturer Washington Black, et le gentil qui souhaite le sauver (même si cela est heureusement nuancé...mais uniquement à la fin du livre).


Il n'empêche que ces points négatifs sont contrebalancés par la beauté de la plume de l'autrice, dont je dois souligner un talent assez rare pour la description physique des personnages. Son style est fluide et j'aurais grand plaisir à le retrouver dans une histoire peut-être mieux construite que celle de Washington Black.

Washington Black, d'Esi Edugyan, aux éditions Folio (470 pages, 8,50 €)

Merci à l'équipe Folio pour l'envoi de ce livre !

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