Les Invisibles, Roy Jacobsen


Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais il plane toujours autour du mot "île" des effluves de mystère : l'île noire de Tintin, l'Atlantide, l'île de Montecristo, Shutter Island, l'île sur laquelle ont échoué les personnages de Lost, Jurassik Park, l'île d'Eéa sur laquelle la magicienne Circé transforme les compagnons d'Ulysse en porcs, l'île au trésor de Stevenson - pour n'en citer que quelques unes. Sujette aux histoires de merveilles et de dangers, l'île fascine autant qu'elle effraie.

Il y a quelque temps, un livre autour de cette thématique a rencontré un franc succès : L'Ile des oubliés, de Victoria Hislop, à propos de l'île de Spinalonga en Crète, colonie sur laquelle étaient envoyés des lépreux. Malheureusement, le charme de cette oeuvre n'avait pas opéré sur moi. Je trouvais que l'écriture manquait de finesse et les personnages caricaturaux : je n'y croyais pas. Tout l'inverse du roman Les Invisibles de Roy Jacobsen. Vous souvenez-vous de la scène de Mary Poppins dans laquelle les enfants sautent dans un tableau dessiné à la craie sur le sol et se retrouvent réellement dans l'univers peint ? C'est exactement l'effet que m'a procuré Les Invisibles dès ses premières pages.

Me voilà transportée au beau milieu des fjords norvégiens, sur une île minuscule proche des Lofoten, où vit la famille Barroy : Hans, le père de famille, "Martin, le vieux père de Hans, veuf depuis une dizaine d'années à peine, Barbro, la soeur de Hans, célibataire, bien plus jeune que lui. Et Maria, la femme qui règne sur l'île ; elle tient par la main Ingrid, qui a trois ans". A l'inverse des œuvres citées en début d'article, le mystère n'hante pas l'île elle-même ; au contraire, le monde inconnu, c'est tout ce qui est extérieur à ce petit confetti de terre. La nature spectaculaire des lieux dévoile autant de trésors que de caprices que doivent braver les membres de la famille Barroy, que l'on suit au fil des saisons et des années. Au fur et à mesure des pages, le lecteur frémit à l'idée qu'un malheur puisse leur arriver et palpe petit à petit le sentiment d'appartenance à cette île qui germe dans l'âme des enfants Barroy : "Il lui crie qu'elle doit sentir avec son corps que l'île est immuable, même si elle tremble, même si le ciel et la mer sont chambardées, une île ne disparaît jamais, même si elle vacille, elle reste ferme et éternelle, enchaînée dans le globe lui-même.".

L'écriture laconique renforce la magie brute de ce livre de Roy Jacobsen. Les coups durs de la vie d'adulte sont perçus à travers le regard d'une enfant, Ingrid, âgée de trois ans au début du roman, et qui grandit - dans tous les sens du terme - au sein d'un environnement aussi extraordinaire qu'impitoyable, qui impose la recherche perpétuelle d'une fragile stabilité : "Le pasteur Malmberget a l'impression d'entendre un calcul qui dit une chose et une autre, et qu'Ingrid est en quête de la formule magique pour faire tourner Barroy, le rapport entre les bêtes, la terre et les hommes, un équilibre délicat que l'on doit entretenir avec soin pour que tant et tant puissent vivre sur l'île, ni trop ni trop peu, juste le nombre précis qu'ils sont en ce moment."

Lire Les Invisibles, c'est s'immerger dans une magnifique carte postale tout en feuilletant un album de famille poussiéreux qui aurait pu être dégoté au hasard d'une brocante. Difficile de quitter les lieux lorsque l'on referme ce livre, car comme le dit si bien l'auteur, "Nul ne peut quitter une île ; une île, c'est un cosmos en réduction où les étoiles dorment dans l'herbe et sous la neige".

Et pour rester dans la même ambiance, ou presque... (Cliquez donc !)

#roman #Norvège

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