Le Monde des hommes - Pramoedya Ananta Toer

08/05/2018

 Je ne sais pas ce qu'il en est pour vous, mais, personnellement, quand j'ai le sentiment d'être tombée sur un Grand bouquin (avec un G majuscule, siouplé), j'ai envie de le mettre entre les mains de toutes les personnes que je connais. Car Le Monde des hommes s'est emparé de mon âme comme le chocolat obnubile mon appétit, comme Ella Fitzgerald hypnotise mes oreilles, ou bien encore comme un bon bain chaud ensorcelle mon enveloppe corporelle. C'est dire à quel point il est important que je vous donne envie de dévorer ce roman de Pramoedya Ananta Toer.

 

"Pram", de son petit surnom (non issu de ma patte, je vous rassure ; avouez que c'est quand-même plus commode à retenir et à prononcer que Pramoedya Ananta Toer), est un écrivain indonésien ayant passé une grande partie de son existence emprisonné, et dont certaines œuvres ont été censurées. Du peu que j'ai lu sur cet auteur, je me l'identifie comme un Nelson Mandela indonésien (chacun ses références).

 

Le Monde des hommes ouvre une tétralogie intitulée "Buru Quartet" (du nom de l'île indonésienne dans laquelle Pram a été envoyé au bagne, et d'où il écrivit la plupart de ses romans), dont seuls les deux premiers tomes ont été traduits en français (pauvres de nous !). A la fin du XIXème siècle, la société de Java est gangrenée par une distinction raciale : les européens blancs d'un côté, les indigènes de l'autre, et entre les deux, les métis. Minke, jeune étudiant javanais indigène, croise le chemin d'une famille singulière, aussi attirante qu'effrayante. Son moteur ? Ontosoroh, une Nyai, c'est-à-dire une concubine d'un riche colon hollandais nommé Herman Mellema dont elle a deux enfants : la jeune et belle Annelies, qui se revendique indigène comme sa mère, et Robert qui au contraire les méprise et veut être considéré comme métis du fait de sa filiation avec son père colon. A travers une suite d’événements divers, Minke doit faire face à un tiraillement entre ses racines javanaises et son instruction européenne, et interroge ainsi le monde dans lequel il vit.

 

"A quoi m'aurait servi de savoir qui était nommé responsable de la variole ou révoqué pour malversations ? Rangs, positions, salaires, escroqueries ne faisaient pas partie de mon univers. Le mien était le monde des hommes et de leurs problèmes."

 

Ce jeune écrivain en herbe croise le destin de personnages marquants, dont certains me hanteront sûrement pour quelques temps, tant ils paraissent réels grâce à délicatesse de la plume de Pram : une prostituée japonaise, un ancien combattant français reconverti en artiste peintre et dessinateur de mobilier d'intérieur, une professeur de langue et de littérature néerlandaise (qui a des airs de M. Keating, le professeur du cercle des poètes disparus campé par Robin Williams), un docteur dont la pratique se rapprocherait de celle d'un ethnopsychiatre ... Une foule de protagonistes destinés à mettre en exergue des thèmes d'une profondeur saisissante tels que la dignité, la liberté ou encore l'identité.

 

"L'amour est beau, Minke. Il est immensément beau, cet amour qu'il nous est accordé de vivre alors que l'existence humaine est si brève."

 

On notera également en toile de fond une réflexion intéressante sur la colonisation, l'intérêt de ce roman résidant aussi dans sa description de l'histoire de l'Indonésie, que j'ignorais pour ma part.

 

"- Savez-vous ce qu'est la politique coloniale ?

Personne ne réagit.

- C'est une structure de pouvoir, un système destiné à consolider la domination d'une nation sur les pays qu'elle occupe et les populations qu'elle a soumises. Celui qui adhère à un tel système, lui attribue une légitimité, le met en oeuvre et le défend est un colonialiste. Sont également colonialistes ceux qui l'approuvent passivement, ceux qui le soutiennent et ceux qui lui sont reconnaissants."

 

Par l'intermédiaire de dialogues tranchants dénués de tout caractère superficiel, Le Monde des hommes questionne notre rapport à l'autre, fait grandir, et réchauffe le cœur. A ne pas manquer.

Et pour rester dans la même ambiance, ou presque...  (Cliquez donc !) 

 

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