Chanson douce - Leïla Slimani

19/11/2018

"Elles devraient être vécues à l'abri du monde, nous n'en devrions rien savoir, de ces histoires de bébés ou de vieillards. Ce sont de mauvais moments à passer, des âges de servitude et de répétitions des mêmes gestes. Des âges où le corps, monstrueux, sans pudeur, mécanique froide et odorante, envahit tout. Des corps qui réclament de l'amour et à boire."

 

Nom d'une tétine en bois, quelle exquise spirale de malaise que cette Chanson douce sifflotée par Leïla Slimani ! Trois siècles après l'emballement médiatique autour de ce prix Goncourt ('scusez du retard, mais parfois ça fait du bien d'arriver après la bataille), me voilà à mon tour délicieusement empêtrée dans la toile tissée par une nounou psychopathe embauchée par un couple pour s'occuper de leurs deux petits à Paris.

 

L'issue fatale est annoncée dès les premières pages :  les enfants sont assassinés par la nourrice. Le démarrage par le point final de l'histoire aurait pu édulcorer l'intérêt du livre, et pourtant, bien au contraire, impossible de lâcher des mains ce bâton de dynamite que constitue Chanson douce. Car son réalisme est subjuguant, son rythme captivant, son huis clos glaçant. L'autrice brosse un tableau de la société française (parisienne ?...) terriblement troublant en faisant craquer le vernis qu'on s'efforce de revêtir. Une couche de mépris et de gratitude feinte, un arrière-fond de racisme, des différences de classes sociales, de niveaux de vie, et voilà que le moteur s'emballe et que les mécaniques trop bien huilées se dérèglent sous notre regard impuissant. 

 

"La vie est devenue une succession de tâches, d'engagements à remplir, de rendez-vous à ne pas manquer. Myriam et Paul sont débordés. Ils aiment à le répéter  comme si cet épuisement était le signe avant-coureur de la réussite. Leur vie déborde, il y a à peine la place pour le sommeil, aucune pour la contemplation. Ils courent d'un lieu à un autre, changent de chaussures dans les taxis, prennent des verres avec des gens importants pour leurs carrières. A eux deux, ils deviennent les patrons d'une entreprise qui tourne, qui a des objectifs clairs, des entrées d'argent et des charges."

 

Qui est la biche, qui est le loup de cette funèbre comptine ? Peut-être y a-t-il un peu de tous ses personnages en chacun de nous. Peut-être sommes-nous tou·te·s un peu coupables, tout·te·s un peu victimes. Difficile d'identifier le détonateur du terrible double infanticide qui nous est compté. L'autrice nous plonge dans un styx d'interrogations et nous laisse nous dépêtrer dans les profondeurs de la nature humaine, si complexe, si insaisissable. Restons aux abois : c'est dans le bois que se cache le loup ...

 

Share on Facebook
Share on Twitter
Please reload

Please reload

© 2023 par SUR LA ROUTE. Créé avec Wix.com