Trois étages - Eshkol Nevo

02/04/2019

"Il semble qu'au cours des dernières années, la frontière entre "privé" et "public" et entre "intime" et "extérieur" ait été violée à notre insu. Voire, sans doute, totalement effacée."

 

Nom d'une rediffusion d'un épisode de D&CO !  Je n'ai pas dû avoir la lumière à tous les étages lorsque j'ai lu le dernier roman d'Eshkol Nevo, écrivain israélien dont j'ignorais jusqu'alors l'existence, car j'ai l'impression d'être totalement passée à côté de son livre. Pourtant, j'avais envie de l'aimer ce petit roman. Cela vous arrive d'avoir envie d'aimer un livre ? C'est un peu bizarre comme concept mais j'ose espérer que vous serez plusieurs à me comprendre. 

 

*

 

J'avais beaucoup misé sur ces Trois Étages dont les fondations me paraissaient originales et intéressantes : l'immersion dans les pensées de plusieurs individus vivant dans un même immeuble mais à des étages différents. Un chapitre, un étage, un personnage. J'imaginais déjà les regards croisés sur une même situation, sur fond de déconstruction de l'image que l'on se fait des personnes que l'on côtoie tous les jours (bonjour souvenirs nostalgiques de L'Élégance du hérisson de Muriel Barbery et des décapantes Furies de Lauren Groff !). Mais que nenni ! Diantre, qu'il est dur de s'être construit des attentes à propos d'un livre et qu'elles ne soient pas au rendez-vous !

 

L'idée de base de Trois Étages est en effet alléchante mais finalement peu exploitée : les personnages se croisent vaguement, aucun revirement poignant. "Juste" trois grosses introspections sur la base d'une métaphore filée et filandreuse de la théorie de l'inconscient de Freud, son fameux triptyque "ça, moi, surmoi" :

 

"L'Encyclopoedia Universalis m'a aidée à me souvenir qu'au premier étage se situent nos pulsions et nos instincts, le Ça. A l'étage du milieu réside le Moi, qui tente d'établir un rapport entre nos pulsions et la réalité. Et, au troisième étage, trône sa majesté le Surmoi, qui nous rappelle à l'ordre, la mine sévère, et exige que nous prenions en compte l'influence que nos actes exercent sur la société."

 

Au premier étage de l'immeuble de la banlieue de Tel-Aviv au centre de ce roman, vous ferez la rencontre d'Arnon, père de famille à la dérive. Sonnez au deuxième étage, et la porte vous sera ouverte par Hani, mère de famille délaissée en mal d'amour. Enfin, si vous avez le courage de monter au troisième étage, vous apercevrez Déborah, juge d'instance à la retraite, veuve et pétrie de préjugés sur les sciences psychiques. Tous déversent leurs états d'âmes à un proche de confiance à qui ils livrent un grand secret.

 

"Car quel est le plus gros secret qu'un être humain dissimule aux yeux du monde ? Sa vulnérabilité."

 

Malheureusement, les deux premiers personnages m'ont semblé caricaturaux et inintéressants. Rongés par un individualisme à peine dissimulé, ils constituent presque une excuse pour dérouler le tapis rouge au troisième protagoniste qui, à lui seul, vaut la lecture de ce livre : Déborah. La dernière histoire autour de cette femme qui marquera sans doute ma mémoire aurait pu se suffire à elle-même tant elle rattrape le manque de finesse et de consistance des deux premiers étages.

 

"Elle aussi s'est tue. Ça arrive parfois entre deux personnes qui ont trop de choses à se dire."

 

Dans un style semi-parlé, semi-romancé, Eshkol Nevo contrecarre le désespoir qui dévore chacun des habitants de l'immeuble par une redécouverte du désir et de l'envie de vivre. Quelques phrases font mouche mais le roman est malencontreusement alourdi par la répétition de phrases indiquant que la suite sera racontée plus tard (pourquoi Eshkol, pourquoi ?). Bref, ces Trois Étages n'ont pas été ma maison du bonheur. J'ai cependant apprécié le voyage en Israël, dans toute sa modernité et ses paradoxes. Et comme dirait Alphonse, vivons, voyons, voyageons : le monde est un livre dont chaque pas nous ouvre une page. A moins que ce ne soit l'inverse ?

 

"Les plus grands ratages entre individus se produisent quand l'un des deux n'a pas la patience d'attendre que l'autre mûrisse."

 

Trois Étages, d'Eshkol Nevo, aux éditions Gallimard (320 pages, 22 €)

 

 

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