Petits Secrets, grands mensonges - Liane Moriarty

25/03/2019

"Cela peut arriver à n'importe qui."

 

Bien sûr, je pourrais vous assommer de statistiques. Vous dire qu'aujourd'hui, rien qu'en France, une femme est tuée tous les deux jours par son conjoint ou par son ex, contre tous les trois jours en 2018. Que, dans le monde, 35% des femmes subissent des violences physiques ou sexuelles de la part de leur partenaire intime ou de quelqu’un d’autre au cours de leur vie (imaginez à votre niveau : cela ferait un tiers de votre entourage). Même topo pour le harcèlement scolaire. En France, environ un enfant sur dix en est victime ; au niveau mondial, un élève sur trois — fille ou garçon — a été victime d’intimidations par ses camarades à l’école au moins une journée au cours du mois passé.

 

Le problème des avalanches de statistiques, c'est que soit elles percutent sur le coup mon interlocuteur (qui me réplique un "ah oui quand-même !" bien vite balayé par ses préoccupations quotidiennes), soit elles l'amènent à me contre-attaquer à coup de "mais tu sais il y a AUSSI des hommes battus !", par exemple (ce que je ne nie pas, mais cette objection a le don de m'agacer).

 

Alors, j'ai envie de vous proposer autre chose pour réfléchir sur ces deux fléaux que sont les violences conjugales et le harcèlement scolaire. Une lecture (tiens, quelle surprise sur ce blog !), un roman, même pas un essai casse-pied, bien au contraire : Petits Secrets, grands mensonges, de Liane Moriarty. L'intrigue se déroule dans une charmante petite ville balnéaire d'Australie, Pirriwee. Trois mères se rencontrent lors de la rentrée en maternelle de leurs bambins : Madeline, qui n'a pas sa langue sans sa poche ; Céleste, dont la beauté égale la richesse et la discrétion ; et Jane, jeune maman célibataire peu sûre d'elle. Entre grands sourires de façades et petits secrets bien cachés, ces personnages très attachants devront faire face à un incident entre des enfants qui prendra des proportions presque aussi intenses que le meurtre qui les guette et qui est annoncé dès les premières pages.

 

"SAMANTHA : Les parents sont en effet enclins à se juger les uns les autres. J'ignore pourquoi. Peut-être parce que aucun de nous ne sait vraiment ce qu'il fait. J'imagine que cela peut parfois conduire à des conflits. Quoique celui-ci soit cette fois d'une ampleur inédite."

 

Et autre annonce d'entrée de jeu : je me suis régalée. Ce roman est un vrai "page-turner", comme disent nos amis anglophones. Pourtant, le style presque trop simple aurait pu être une bonne excuse pour nuancer ce coup de cœur. Mais en y réfléchissant, je me suis dit qu'il était à l'image des paradoxes entretenus dans ce livre : oscillement entre légèreté et gravité,  personnages à première vue superficiels et pourtant rongés par leurs démons, opposition entre une apparente banale intrigue policière et une réelle réflexion sur des sujets de société. Et donc style simple, fond intense.

 

Dans Petits Secrets, grands mensonges, Liane Moriarty jongle finement avec la toute-puissance des ragots et la souveraineté des apparences, trop souvent trompeuses. Elle nous rappelle que les femmes entre elles ont malheureusement tendance à être leurs pires ennemies. A cette fin, les chapitres sont clôturés par des déclarations à la police faites par de multiples personnages, déclarations qui prêtent à rire et, en même temps, ô combien révélatrices du pouvoir de nuisance des commérages. Ce confessions détrôneraient presque le montage de visages face caméra avec lequel débute la comédie Lolita malgré moi (dont le titre anglais est Mean Girls. CQFD) auquel rend hommage la bande annonce du clip Thank U Next d'Ariana Grande.

 

"JACKIE : Personne ne dit rien sur les horaires à rallonge de Geoff. Personne ne demande si Monsieur savait ce qu'Amabella subissait. Si j'ai bien compris, Renata avait un emploi mieux payé et plus stressant que son cher mari, mais lui, personne ne lui a reproché de consacrer tout son temps à sa carrière. Parmi ces femmes qui ont choisi de ne pas travailler, pas une ne s'est permis de dire : "Eh bien, on ne voit pas beaucoup Geoff à l'école." Non ! Par contre, à les entendre, quand un père vient récupérer ses gosses à la sonnerie, il faudrait presque lui donner une médaille."

 

En parlant de cinéma, il y a quelque temps je vous faisais l'éloge du casting de Big Little Lies, la série basée sur le roman Petits Secrets, grand mensonges (que j'ai donc lu après avoir miré la série). Lors de sa lecture, j'ai été stupéfaite de l'adéquation parfaite entre les personnages tels que décrits dans le livre et les actrices qui les incarnent. Oserais-je vous dire que la série est meilleure que le roman ? Mon cœur balance ! Succulents mensonges à tous les étages, il ne tient qu'à vous de choisir votre voie de gourmandise préférée ! En ce qui me concerne, en vérité, je vous le dis : Petits secrets, grands mensonges ne sera pas le seul roman de Liane Moriarty qui passera entre mes mains ...

 

"Tandis que la voix gutturale de Bonnie résonnait encore à ses oreilles, elle comprit que le mal sévit à divers degrés ici-bas. Les petits préjudices que l'on cause lorsque l'on médit, comme Madeline. Ou lorsqu'on n'invite pas un enfant à une fête d'anniversaire. Ceux, plus graves, que l'on inflige quand on abandonne sa femme avec un nouveau-né, ou que l'on couche avec la nounou de sa propre fille. Et puis le genre de mal absolu dont Madeline n'avait jamais fait l'expérience : des sévices dans des chambres d'hôtel, des coups dans des maisons de luxe, des fillettes vendues tels des biens de consommation et autant de cœurs innocents anéantis."

 

Petits Secrets, grands mensonges, de Liane Moriarty (22 €, 480 pages aux éditions Albin Michel ; 8,20 €, 576 pages format Le Livre de poche)

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