Le Plongeur - Stéphane Larue


Est-ce qu'ils vont bientôt te monter en cuisine ?

J'en ai aucune idée.

J'ai pris une autre gorgée. Elle m'a fait signe de m'essuyer la bouche avec un petit sourire en coin.

J'aimerais ben ça, en tout cas, j'ai ajouté. C'est sûr que ce serait plus gratifiant que de laver de la vaisselle. Mais tsé, les restaurants, c'est nouveau pour moi. Faut commencer en bas de l'échelle, j'imagine.

Bah, l'échelle, tu pourrais la monter plus vite que d'autres.”


*


Et voilà, on s'approche doucement de la fin de la sélection pour le prix du meilleur roman 2020 des éditions Points ! Le huitième candidat m'a emmenée au Québec pour une expérience de lecture qui, comme Les Enténébrés (candidat n°7), était vraiment originale et marquante. Une sorte de tornade à double tranchant : soit on s'en sent vite éjecté (d'où à mon avis l'hermétisme tout à fait compréhensible de certains jurés à ce livre), soit elle vous aspire et vous en ressortez K.O. mais content, un peu comme après être monté dans un grand huit (c'est en tout cas l'effet que ce roman a produit sur moi).


Dans Le Plongeur, de Stéphane Larue, nous suivons un jeune étudiant en graphisme à Montréal au début des années 2000. Passionné de musique métal et de science-fiction, son esprit est pourtant sans cesse happé par une incontrôlable addiction aux machines à sous. Pour essayer de s'éloigner de cette tentation et d'éponger les galères qu'elle lui cause, le narrateur accepte un poste de plongeur dans un resto branché et découvre le monde de la restauration qui lui était jusqu'alors inconnu.


“ Le danger de ces machines, c'est qu'il était possible de remporter des sommes considérables en ne misant pas grand-chose. Les machines de Loto-Québec prenaient tout : des gros billets de cent dollars jusqu'au dernier vingt-cinq cents qui traînait au fond de ta poche [...] Pour certains jeux, les mises minimales étaient de cinq sous ; pour d'autres, de vingt-cinq sous. Mais il n'y a pas de mise trop basse pour t'empêcher de fantasmer la possibilité de te refaire.”


C'est le point fort de ce roman : la propulsion du narrateur et donc du lecteur dans une ambiance bouillonnante, à la fois excitante et éreintante. Du bruit de la salle au vacarme de la cuisine, du bal des odeurs à la valse des gestes techniques et mécaniques, l'auteur fait régner l'urgence et l'effervescence sans nous ménager.


Bizarrement, j'ai beaucoup apprécié le fait d'être catapultée dans une vie à mille lieues de la mienne, sans presque aucune explication sur le contexte. Mes menues connaissances d'expressions québécoises m'ont un peu sauvée car je crois que sans elles, j'aurais vite décroché (mes amis canadiens me pardonneront une petite virée sur google pour savoir ce que sont des gougounes et ce que signifie Enwèye !). La capacité de l'auteur à donner de la gueule à ses personnages en quelques caractéristiques est étonnante et le choix du dévoilement du nom du narrateur à la fin du livre très intelligent car il fait glisser des perspectives dans la tête du lecteur.


Fait particulièrement rare pour que je le souligne : Le Plongeur m'a donné envie d'écouter du métal. Sa pâte noire et son tourbillon infernal m'ont plu mais je crois que c'est un livre que j'aurais pu ne pas du tout aimer si je l'avais lu à un moment où mon esprit était moins disponible pour ce genre de récit. Une chose est sûre : la prochaine fois que j'irai au resto, je ne verrai plus les choses de la même façon !


Le Plongeur, de Stéphane Larue, aux éditions Points (480 pages, 8,30 €)

Merci aux éditions Points pour l'envoi du livre dans le cadre du prix du meilleur roman 2020 des éditions Points !


Mon avis sur les autres candidats au prix du meilleur roman 2020 des éditions Points :

  1. Roissy, de Tiffany Tavernier

  2. Les Enfants de cœur, de Heither O'Neill

  3. Manuel de survie à l'usage des jeunes filles, de Mick Kitson

  4. Désintégration, d'Emmanuelle Richard

  5. L’Été des charognes, de Simon Johannin

  6. Midi, de Cloé Korman

  7. Les Enténébrés, de Sarah Chiche

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